Validée le 22 mars dernier au cours de la première réunion annuelle du Comité de politique monétaire de la banque centrale, elle devrait permettre de reconstituer les réserves de change de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Au même moment, un journal économique allemand accuse la France de spolier annuellement près de 29 000 milliards de francs CFA sur les comptes d’opérations (des 14 pays africains de la zone franc) localisés dans le trésor français.

Franc CFA: le “scandale” habituel

Nous ne cesserons pas de parler du franc CFA. Cette monnaie que partagent 14 Etats africains, membres de la zone franc, en application de deux accords monétaires qui les lient à la France suscite encore des avis.  C’est que le franc CFA est rare ! Puisqu’il est rare, il est cher, d’abord dans les 14 Etats où il est la seule monnaie ayant cours légal. Cher à l’étranger, ensuite, à cause du taux de change qui oblige de passer par l’euro, unique monnaie référentielle sur laquelle le CFA est adossé. Pour l’emprunter ou l’acheter, ne vous fiez pas au taux d’intérêt affiché. Prenez les coûts réels de transactions et vous verrez ce que vous coûte, en réalité, une opération libellée en franc CFA au Cameroun, au Mali, au Sénégal, au Gabon ou au Congo. Enfin, il y a deux cfa: le franc CFA d’ Afrique de l’ouest et le franc CFA d’Afrique centrale. Les deux CFA ne sont pas interchangeables. La parité entre les deux CFA n’est pas fixe. Le rapport de change est favorable au CFA de l’Afrique de l’ouest pour des raisons qu’il serait suffoquant d’évoquer ici.

La situation générale du CFA est donc connue depuis 1960, lorsqu’à la faveur des indépendances des ex-colonies françaises, cette monnaie a changé de parité par rapport au franc français métropolitain. Jusqu’en 1960, 1 franc cfa des colonies valait 2 francs métropolitains! Ce rapport favorable incitait à des investissements coloniaux. Après les indépendances, le rapport s’est inversé. Depuis lors, les économies des 14 Etats de la zone portent le franc CFA, tantôt comme une bouée de sauvetage en périodes fréquentes de crise, mais surtout comme un boulet qui les empêcherait de s’épanouir.

La situation est navrante. D’autant plus navrante qu’on apprend, sur la foi des informations publiées par un journal économique allemand, que ces 14 Etats de la zone franc se font “voler” par la France, chaque année, une somme égale à plus de 28 861 milliards francs CFA, soit 440 milliards d’euros! Le magazine Afrik Actuelle, n°17 de Janvier-Février 2017 qui cite son confrère allemand parle d’un “scandale” autour du franc CFA. L’équivalent de deux fois le Pib moyen d’un pays comme le Cameroun est donc transféré, sans contrepartie, vers la France. Autrement dit, le franc CFA qui est si rare ici chez nous serait “facile” à trouver en France. Mais, où en France?

Les mécanismes de tansfert de cette somme sont nombreux. Quoi que vous fassiez ici chez nous, cet argent ira quand même grossir la cagnotte qui permet à la France de “jouer les grandes puissances” dans le monde. Parce que, selon le journal, la France s’est organisée pour que l’élite africaine, au pouvoir politique et économique ne puisse “jamais” changer la situation. Tous les moyens seraient utilisés pour dissuader cette élite de changer le rapport de force monétaire en faveur de la France.

Mais en réalité, où va cet argent? Il ne va pas aux entreprises françaises qui ont tant de problèmes de financement. Il ne va pas à l’Etat français qui est plus endetté qu’un pays pauvre. Il ne va pas non plus aux français lamda qui sont de plus en plus au chômage d’une part, et de plus en plus pauvres d’autre part. Où va donc tout cet argent ? La France répond souvent que cet argent est déposé au Trésor français en contrepartie de la garantie de convertibilité que la France offre au CFA. Ce qui n’est pas faux au demeurant.

En effet, il faut savoir que pour son adhésion à l’euro, la France avait deux options: adhérer en dénonçant les accords monétaires avec les Etats de la zone franc ou adhérer en les assumant à droit constant. C’est la deuxième option qui a été retenue. A l’entrée en vigueur de l’euro, aucune modification des accords monétaires en cause n’a donc eu lieu. La France s’est engagéé à endosser et à garantir la convertibilité du franc CFA, en vertu de ces accords. Une décision du conseil européen datant de 1998 a accepté cet arrimage qui correspond à un engagement budgétaire de la France vis-à-vis de la banque centrale européenne qui gère l’euro. Autrement dit, les 14 Etats africains sont des lignes budgétaires de l’Etat français. Ce sont les mécanismes fiscaux, bugétaires et comptables de cet engagement qui génèrent, en faveur de la France, les flux financiers et monétaires dont le journal révèle aujourd’hui le montant annuel et l’ampleur, sans que cela soit une nouveauté digne d’un scandale.

Les automaticités de ces mécanismes et les autres caractéristiques du compte d’opérations fournissent aujourd’hui de nouveaux arguments à tous ceux qui demandent avec insistance la dissolution des deux accords monétaires sus-évoqués. Ce sont les plus radicaux. Les modérés demandent la révision de ces accords pour, au moins, donner l’impression que quelque chose bouge dans ce domaine. Mais, que peuvent faire les Etats africains? Pas grand chose pour l’instant. Pourtant, la souveraineté monétaire, sujet d’études réservé, jusqu’ici, aux experts devient tout doucement une préoccupation politique pressante. L’espoir d’une monnaie unique pour l’Afrique de l’ouest semble poindre à l’horizon 2020. En effet, la Communauté économique de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) a annoncé, en janvier dernier, le lancement du programme de la monnaie unique en 2020. Espérons que cette monnaie annoncée ne sera pas une autre sangsue qui va sucer tout ce que les peuples suent en Afrique.

Engelbert Essomba Bengono


Franc CFA: La Beac déploie sa stratégie anti-dévaluation

La banque centrale vient d’engager un processus de durcissement de sa politique monétaire. Objectif: reconstituer les réserves de change de la Cemac afin de préserver la stabilité monétaire de la zone.

S’il y a un indicateur que le Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac) surveille en ce moment comme du lait sur du feu, c’est bien le volume des réserves de change (ou avoirs extérieurs) de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). En fin d’année dernière, l’érosion de ces avoirs (de 4 mois d’importations des biens et de services en décembre 2015 à 2 mois en décembre 2016, alors que le minimum acceptable est de 3 mois d’importations) a fait craindre une cessation de paiement de la Cemac vis-à-vis de l’extérieur et une dévaluation de sa monnaie (le franc CFA).

Pour comprendre ces inquiétudes, il faut savoir que les réserves de change, détenues en or, en devises, en créances sur le Fonds monétaire international (FMI) et en d’autres avoirs divers de réserves, jouent principalement deux rôles : ils servent de moyens de paiement des importations des biens et services de même que de la dette extérieure et garantissent le niveau de taux de change, autrement dit, la valeur de la monnaie. La fonte actuelle des réserves de change, conséquence de la crise économique que traversent les pays de la sous-région, menace de ce fait la stabilité monétaire de la Cemac.

Durcissement

Le 22 mars dernier, la situation des réserves de change était donc à l’ordre du jour de la première session ordinaire de l’année du Comité de politique monétaire (CPM) de la Beac tenue au siège de la banque à Yaoundé. Selon le communiqué de presse publié à l’issue de cette réunion, «le CPM a pris connaissance de la situation des réserves de change à fin janvier 2017et approuvé la stratégie de gestion de ces réserves pour le deuxième trimestre 2017 (avril, mai, juin, NDLR)». Cette stratégie prescrit notamment l’arrêt des politiques monétaires assouplissantes (rehaussement des plafonds de refinancement, baisse continue des taux directeurs, baisse des réserves obligatoires) que la banque centrale pratiquait depuis le début de la chute du prix du baril de pétrole en mi-2014.

En 2008, le taux d’intérêts d’appel d’offre (Tiao, l’un des taux directeurs), se situait à 5,5%. Il était depuis en constante diminution. Lors de sa dernière baisse, intervenue le 09 juillet 2015, l’équato-guinéen, Lucas Abaga Nchama, le gouverneur de la Beac d’alors, expliquait que «cette décision, qui permettra de booster l’activité, est liée au net ralentissement de la croissance justifiée par la baisse de la production pétrolière, la chute des cours du baril ainsi que l’insécurité dans la zone». Mais entretemps, la situation s’est aggravée. La crise budgétaire s’est muée en crise monétaire nécessitant un changement de politique : «Il vous souviendra que le 23 décembre dernier à Yaoundé, il s’est tenu une conférence extraordinaire des chefs d’Etat de la Communauté. (…) Et des 21 résolutions qu’ils avaient prises, la première était d’éviter un ajustement monétaire. Et pourquoi justement on a des difficultés? Lorsque vous avez des politiques d’assouplissement de cette nature, cet argent va à l’étranger. Soit parce qu’on investit, soit parce qu’on importe beaucoup de choses. Et lorsqu’on se retrouve avec un niveau élevé de transferts qui quittent la zone, ailleurs ça va détruire nos réserves de change», justifie le tchadien Abbas Mahamat Tolli, le nouveau gouverneur de la Beac qui présidait son premier CPM.

Pour réduire la liquidité dans le système, le premier tour de vis a consisté à relever le Tiao de 50 points de base. Il est ainsi passé de 2,45 à 2,95%. C’est d’ailleurs le principal changement intervenu à l’issue de cette première session ordinaire du CPM. Un deuxième tour de vis pourrait intervenir le 1er juillet prochain. Le CPM annonce en effet la mise en place à cette date «de nouvelles modalités de calcul» des réserves obligatoires des banques commerciales. «Il y a une gradation des mesures dépendamment de l’évolution de la situation» soutient d’ailleurs le gouverneur avant de nuancer: «il y a toute une batterie de choses qui sont en train d’être examinées, je ne peux pas préjuger de ce qui va arriver».

Optimisme

Ces mesures viennent en appui aux politiques d’ajustement budgétaire que pratiquent en ce moment les Etats de la Cemac. Politiques qui devraient se poursuivre avec la mise en œuvre des plans de sauvetage en cours de négociation avec le FMI. Cet attelage de mesures couplé à une légère remontée des prix de certaines matières premières dont le pétrole, justifient d’ailleurs les projections optimistes de la Beac sur les indicateurs macroéconomiques de la sous-région en 2017 (voir tableau). Pour ce qui est de la monnaie, après avoir chuté de 77,1% en 2015 à  56,8% en 2016, le taux de couverture extérieure (rapport entre les avoirs extérieurs de la banque centrale et ses engagements à vue) devrait remonter à 64,8 en 2017.

Face au scepticisme qui persiste malgré tout; méfiance due notamment au fait qu’avant le déclenchement de la crise, le taux de couverture extérieure de la monnaie dépassait les 100%, Abbas Mahamat Tolli répond : «c’était une période où il y a eu le boom pétrolier. Ce n’est pas la situation normale de tout temps». Et le tchadien de renchérir : «quand il y a eu dévaluation (en 1994) nous étions à des taux inférieurs à 30%». D’ailleurs, assure-t-il, «même si on descendait en dessous du seuil de 20% nous pouvons faire appel à la garantie  monétaire». «Mais dans notre approche il n’est pas question de compter sur la caution ou la garantie monétaire mais de veiller à la consolidation de notre couverture monétaire», indique celui qui a été jusqu’en 2015, le président de la Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale (BDEAC). Pour cela, il faudra aller au-delà des politiques monétaires prévient-il.

Aboudi Ottou


Abbas Mahamat Tolli : «Il faut beaucoup de réformes»

Pour le nouveau gouverneur de la Beac, les politiques monétaires seules ne suffiront pas à consolider la stabilité monétaire.

Ce ne sont pas seulement les politiques monétaires qui vont assurer la consolidation de notre couverture monétaire. Il faut beaucoup de réformes. Vous voyez aujourd’hui, ce ne sont pas les entreprises nationales qui réalisent les infrastructures en cours de construction dans nos Etats. Donc, il faut créer des capacités si on ne veut pas que notre argent sorte. Il faut également un niveau de sous-traitante qui soit élevé pour qu’il y ait quand même des entreprises de droit Cemac qui participent à la commande publique de manière à pourvoir créer de l’emploi ici, à détenir une partie des dépenses qui vont être faites sur nos budgets. Il faut en plus donner plus de valeur ajoutée aux matières que nous exportons.

Par ailleurs, il faut contrôler tout ce qui sort pour s’assurer que ce ne sont pas des produits spéculatifs qui sortent. Quand vous voyez un peu la balance de paiement de nos Etats, nous rendons compte que certains importent des produits vivriers. Maintenant dans le cadre des réformes structurelles que les Etats suivent, pourquoi ne pas avoir des projets agricoles d’envergure de façon à ce que l’on produise du riz ici plutôt que de l’importer du Japon ou du Vietnam? Qu’on maximise aussi la production du café si c’est ce que l’on consomme. Et puis, il y a cinq pays sur six de la Cemac qui produisent du pétrole pourquoi est-ce que ces pays doivent-ils encore importer du pétrole d’ailleurs pour le raffiner localement? Ne pouvons-nous pas créer de raffinerie? Tout cela pose un peu le problème de l’intégration, du développement des infrastructures, de la libéralisation du commerce intra-zone. Je pense qu’on a encore beaucoup de chose à faire et ce sont toutes ces choses-là qui vont concourir à conforter durablement la soutenabilité extérieure de notre monnaie.

Propos recueillis par Aboudi Ottou


CPM en bref 

En septembre 2007, dans le cadre de la révision du traité de la Cemac et de la convention régissant l’Umac et des statuts de la Beac, un Comité de politique monétaire (CPM), chargé de définir la stratégie, les objectifs et les instruments en matière de politique monétaire et de gestion des réserves de change, a été institué. Présidé par le gouverneur de la Beac, le CPM comprend quatorze membres délibérants, à raison de deux par État membre et de deux pour la France. Dans le cadre des exercices de programmation monétaire, le CPM fixe en outre, pour chaque État de la zone d’émission et sur proposition des comités monétaires et financiers nationaux, des objectifs indicatifs d’avoirs extérieurs nets, de croissance des crédits à l’économie et de la masse monétaire (M2). De plus, le CPM détermine, sur proposition des comités monétaires et financiers nationaux, un plafond de refinancement des banques en cohérence avec ces objectifs indicatifs et les prévisions macroéconomiques. Ses délibérations sont suivies d’une conférence et d’un communiqué de presse, mais ne font pas l’objet d’un compte rendu.

Source: Banque de France, rapport annuel de la zone franc 2015.

In le journal Intégration

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